Il y a quelque chose d’amèrement ironique dans ce qui se joue ce dimanche à Clisson.

Pendant que les organisateurs du Hellfest activent un dispositif d’urgence face à une vigilance rouge canicule, restriction de la vente d’alcool, brumisateurs, points d’eau gratuits, équipes Hellcare mobilisées, le public garde en tête qu’un groupe est venu, deux jours plus tôt, jouer la bande-son de cet exact scénario.
En 2018, A Perfect Circle sortait Eat the Elephant. Huit ans plus tard, l’éléphant qu’on refusait de voir nous marche dessus.
Le titre de l’album n’avait rien d’un hasard marketing. « Eat the elephant », c’est cette expression anglo-saxonne qui désigne le problème énorme que tout le monde voit dans la pièce, mais que personne n’ose nommer ni découper en morceaux pour le régler vraiment. En 2018, cet éléphant avait plusieurs visages : le climat politique, l’addiction aux écrans, le retour de la menace nucléaire. Mais celui qui nous concerne aujourd’hui, en plein juin caniculaire, c’est bien l’inaction climatique. Pendant que les scientifiques alertaient déjà depuis des décennies, la majorité des responsables politiques préférait l’urgence électorale à l’urgence écologique. Et une bonne partie d’entre nous, festivaliers, citoyens, consommateurs, a continué de vivre comme si de rien n’était. On a remis à plus tard.
Ce « plus tard » est en train de devenir « maintenant ». Ce dimanche, Clisson affiche des températures annoncées autour de 38 degrés, avec un ressenti humidex avoisinant les 44. Un épisode que les organisateurs prennent suffisamment au sérieux pour limiter l’alcool fort sur les bars du site et plafonner les ventes de bière et de vin. Un précédent existe d’ailleurs dans la mémoire du festival : en 2022, lors d’un épisode de chaleur comparable, environ 450 personnes avaient dû être prises en charge par les secours en une seule journée. La canicule n’est plus une abstraction de pochette d’album ou une métaphore de chanson engagée. C’est un protocole sanitaire, des brumisateurs sur le devant des scènes, des bénévoles qui scrutent la foule à la recherche d’un visage trop pâle.
En tant que fan de metal et écolo, on pourrait se dire que la musique a fait son travail : elle a alerté, elle a posé les mots, elle a même réussi à rendre une chanson sur l’effondrement aussi entêtante qu’un tube pop. Mais la vérité, c’est que l’art seul ne suffit jamais à changer une trajectoire collective. Il peut nommer l’éléphant, le mettre en lumière, le rendre impossible à ignorer pendant trois minutes quarante. Il ne peut pas, à lui seul, forcer une décision politique ni changer une habitude de consommation. C’est précisément ce que documentait déjà l’album en 2018 : cette frustration de voir le constat partagé par tant de monde, sans que personne ne se sente individuellement responsable d’agir.
Alors que reste-t-il, concrètement, un dimanche de juin où il fait 38 degrés à l’ombre sur un festival de metal ? Peut-être ceci : le rock et le metal ont toujours été des espaces où l’on crie ce que la société préfère taire. Mais crier ne suffit plus. Voir des dizaines de milliers de personnes s’hydrater collectivement, ralentir, veiller les unes sur les autres face à la chaleur, c’est aussi une scène politique. Une répétition grandeur nature de ce que sera, sans doute, la prochaine décennie : apprendre à vivre, concrètement, avec ce qu’on a longtemps refusé de regarder en face.
L’éléphant n’a jamais quitté la pièce. On a juste fini par construire la pièce autour de lui.







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